CHRONIQUES D’AFRIQUE… OU D’AILLEURS
CAMEROUN : LES INTERETS ECONOMIQUES DE LA FRANCE
Pendant que nous avons voté à la première primaire socialiste, les Camerounais ont été aux urnes le 9 octobre 2011, pour le premier tour des élections présidentielles. Symbole de la lutte pour la démocratie sur le continent, le Cameroun de Paul BIYA est un véritable creuset de résignation et de larmes au plan des luttes pour l’amélioration des conditions de vie des populations africaines. Il est le prototype même du pays qui évolue en donnant la nette impression d’avoir emprunté un chemin sans issue. Il a pourtant tout pour réussir : des ressources naturelles à faire pâlir d’envie de nombreux pays, un large panel de ressources humaines dans tous les domaines d’expertise et des cadres de très haute qualité. Il aurait donc pu servir de modèle et de guide à une grande majorité de pays d’Afrique. Mais ses dirigeants semblent avoir choisi de manquer ce précieux rendez-vous avec le progrès : aujourd’hui encore la corruption est exponentielle, les libertés publiques bafouées et la notion de ‘droits humains’ a peu de consistance. Ce ne sont pas les journalistes qui vont nier ce qui paraît une évidence : au Cameroun de BIYA ceux qui font trop bien leur travail et qui dénoncent ce qui s’y passe, ont le sommeil très agité, quant ils ne sont pas tout simplement en sursis ! L’importance de sa diaspora est par ailleurs significative d’un pays qui a peur de la dictature impitoyable du régime en place, mais aussi de la persistance de la misère qui découle de la gestion trouble et calamiteuse du pouvoir d’Etat.
La politique de l’inamovible Paul BIYA est en effet un tissu d’anachronismes, mais l’homme, âgé aujourd’hui de 78 ans, vient donc d’être réélu pour la sixième fois, après 29 ans d’un pouvoir dictatorial sans partage, où les oppositions sont toujours tragiquement muselées. Vingt deux candidats lui avaient pourtant fait face, dont le leader historique de l’opposition camerounaise, John FRUD NDI, président du SDF (Social democratic front) ; mais il était à prévoir que le président se succèderait une fois encore à lui-même. Le régime avait organisé sa reconduction avec la même méthodologie que les fois précédentes : une élection présidentielle à un tour, préparée en quelques semaines seulement, de manière à écarter toutes les oppositions ; et soutenue par la France. Et, malgré les nombreuses fraudes pourtant enregistrées et un large boycott des électeurs camerounais, le Ministre des Affaires Etrangères français Alain Juppé vient de qualifier d’« acceptables » les conditions dans lesquelles s’est déroulée l’élection présidentielle camerounaise. « . A contretemps de l’Histoire et des promesses hypocrites faites après les révolutions tunisienne et égyptienne, la diplomatie française se compromet à nouveau avec une des dictatures les plus archaïques du continent » (Survie France 13/10/2011). Qu’importent en effet la corruption, la répression, les irrégularités de scrutin, seuls comptent les intérêts politiques et économiques de la France comme par exemple ceux de Vincent Bolloré, acteur incontournable de l’économie camerounaise. « Sa marque Corporate Bolloré Africa Logistics a obtenu la concession du terminal à conteneurs du port de Douala et celle du chemin de fer. Le groupe contrôle aussi, directement ou indirectement, d’immenses plantations de palmiers à huile et d’hévéas. Et mise désormais sur les agrocarburants » (Camer-be 24/10/2011)
Mais comment expliquer cette si étroite collaboration entre la France et le Cameroun ? Entre les années 50 et 60, les militaires français ont mené une guerre sans pitié au Cameroun avec les effrayants corollaires inhérents à toute guerre : tortures, bombardements, guerre psychologique. Des moyens largements déployés pour mettre en déroute les nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC). « De la pure invention ! », aurait déclaré François Fillon, en visite officielle à Yaoundé, en mai 2009. Cet épisode de l’histoire des deux pays est longtemps resté inconnu. Le livre « Kamerun - Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) » la révèle au grand public. Les journalistes à l’origine de cette enquête, Thomas DELTOMBE et Manuel DOMERGUE ont travaillé avec l’historien Jacob ATSITSA pour mettre à jour une histoire qui dévoile la manière dont la France a tenté de maintenir son influence sur son pré carré africain. Ce livre qui sent le souffre met en relief le passé colonial de la France, l’installation d’une dictature et, d’une manière plus générale, les intérêts supérieurs de la France en Afrique. En dehors des plantations d’hévéas et de palmiers à huile qui, il y a cinquante ans et plus étaient déjà les symboles de l’exploitation économique du Cameroun, on y retrouve des documents d’archives datant des années 50 où l’on apprend que les autorités françaises envisageaient de confier le port de Douala à des intérêts français, pour le cas où le Cameroun deviendrait indépendant. On s’aperçoit soixante ans plus tard que c’est….Bolloré qui contrôle ces infrastructures portuaires. Monsieur Bolloré aime bien le Cameroun ! Mais s’il n’y avait que lui…Beaucoup d’autres intérêts économiques français sont présents dans ce pays ‘tant aimé’ : Vilgrain, Castel, Total, Perenco, Orange, Société Générale, Crédit Lyonnais, Banques Populaires, Axa, Air France, Vinci, Bouygues, et d’autres encore. Et quand on sait que les intérêts économiques publics ou privés de la France sont directement liés aux dictatures au pouvoir en Afrique, on comprendra mieux pourquoi la France continue à affirmer haut et fort ses amitiés avec des Paul BIYA, des Blaise COMPAORE (Burkina Faso), des Denis SASSOU NGUESSO (Congo), des Idriss DEBY (Tchad) chaque fois qu’ils remportent des élections truquées. « Parce qu’une bonne partie de notre classe dirigeante continue de regarder, consciemment ou inconsciemment, cette partie de l’Afrique comme « une dépendance de la France ». Et, plus prosaïquement, comme une vache à lait » (Camer-be 24/10/2011)
Joëlle RAMAGE