dans (Info UL) par Jean-Charles Fouchard en octobre 2011

CHRONIQUES D’AFRIQUE … ET D’AILLEURS

 NIGERIA : LA MARQUE INDELEBILE DE SHELL

 La mangrove du delta du Niger – au Nigéria – est l’un des écosystèmes les plus admirables de la planète. Seul problème : elle est souillée et régulièrement polluée par des compagnies pétrolières comme Total, Shell, Agip ou Chevron, ainsi que des compagnies pétrolières nigérianes : « La pointe du bateau fend les nappes couleur arc en ciel en avançant dans ce qui ressemble à un cimetière de mangroves. Du pétrole, visible partout dans les cours d’eau sinueux de Bodo, un village du delta du Niger » (cf. blog Le Monde 7/2010)

A elle seule, la compagnie Shell a été responsable des deux marées noires successives de 2008 et 2009, amputant gravement les communautés de pêcheurs, notamment celle de Bodo, de leurs sources de revenus : « Je sors mais je n’attrape rien », dit le pêcheur assis dans une pirogue vide.  Il y a 20 ans, il y avait du poisson ici , assure-t-il, tenant à la main une rame couverte d’huile » (cf. blog Le Monde 7/2010). L’impact des nuisances de la région de l’Ogoniland, au cœur du delta du Niger, est tel qu’il avait fait en son temps l’objet de dénonciations virulentes du Mouvement pour la Survie du Peuple Ogoni (MOSOP), dont l’écrivain et président Ken Saro-Wiwa, farouche opposant à la compagnie Shell, a payé de sa vie la défense des intérêts du peuple Ogoni et plus largement de ceux du delta, en étant pendu haut et court par le régime militaire de Sani Abacha, en novembre 1995.

 Dans le delta du Niger, les gens vivent avec moins de un dollar par jour et les revendications sociales et environnementales, qui ne trouvent aucun écho au niveau d’Abuja, ne s’exercent désormais plus que par la force des armes, les attaques à l’explosif, les kidnappings ou les intimidations, les groupuscules armés réclamant un partage équitable des pétro-dollars et exigeant la réparation des dégâts écologiques fait à l’environnement. Le cas du Mend (Mouvement d’Emancipation du Delta du Niger) en est la meilleure illustration : apparu en 2006, ce mouvement de rébellion, radical et déterminé, possède parfaitement la maîtrise de la communication moderne. En guerre contre les compagnies pétrolières qui spolient les populations pauvres et souillent le delta, il est considéré comme le « Robin des bois » de la mangrove. Ses combattants possèdent des embarcations ultra-puissantes et des armes lourdes et sophistiquées. Le 14 septembre 2008 fut marqué par une série de six attaques commises contre le géant Shell sur des chargements de brut sur le terminal de Bonny dans le sud du pays. Le Mend se félicite de causer régulièrement des pertes substantielles à la compagnie par ses sabotages d’oléoducs et ses violents affrontements et déclare vouloir « continuer chaque jour à ronger les infrastructures pétrolières au Nigéria, jusqu’à ce que les exportations de pétrole atteignent (le niveau) zéro » (cf. Perspective Monde / 30/09/2008). De fait le géant anglo-néerlandais a dit déplorer des pertes considérables estimées à plusieurs millions de dollars. Le Mend demande à « toutes les compagnies d’arrêter toutes leurs opérations car toute installation qui sera attaquée sera brûlée. Elles doivent savoir que les forces armées nigérianes ne pourront pas protéger leurs installations et leurs personnels, menace encore le mouvement armé » (cf. Jeune Afrique n° 2645). De son côté, Amnesty International a estimé dans un communiqué que « Shell a eu un impact terrible au Nigeria et s’en est sorti en niant cela des décennies durant ». Le groupe a «systématiquement échoué » à nettoyer ses fuites de pétrole, selon l’ONG. Amnesty dénonce aussi « le grave échec du gouvernement nigérian à réguler et contrôler les compagnies telles que Shell ».

 L’ONU a enquêté et les scientifiques qui ont parcouru le terrain ont déclaré que l’ampleur de la pollution pétrolière dans le sud du Nigeria, après 50 ans d’extraction de brut, était telle qu’elle pourrait nécessiter l’opération de nettoyage la plus vaste jamais réalisée au monde, soit environ trente années. Leur rapport, publié en aout 2004, fait état d’un constat accablant…

Le droit a finalement triomphé ! Les combattants du Mend et les communautés de Bodo, soit environ 90 000 personnes, ont eu gain de cause puisque la Haute Cour de Justice britannique a ordonné à la compagnie Shell de verser 410 millions de dollars de dédommagement aux pêcheurs. Une victoire du pot de terre contre le pot de fer !

Quant au Mend, soulignons que ses revendications ne se limitent pas aux seuls intérêts des peuples du delta du Niger puisque le mouvement armé a condamné ce qu’il estime être « la politique de deux poids deux mesures de l’Occident, qui a déclaré que ses frappes sur la Libye ont pour objectif de protéger les populations civiles. Pourquoi ces pays occidentaux ont-ils ignoré les bombardements de villages et de civils dans le delta du Niger par l’armée nigériane ? Si chasser les dictateurs d’Afrique leur tient tant à coeur, pourquoi ont-ils de bonnes relations avec les dictateurs d’Angola et de Guinée équatoriale?” (cf. Afrique en ligne)

 On peut en effet se poser la question…

  Joëlle Ramage

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