CHRONIQUES D’AFRIQUE…ET D’AILLEURS
FAMINE EN SOMALIE : UNE « NORMALITE GLACEE »
Selon l’ONG britannique Oxfam, « l’activité diplomatique intense » menée par le gouvernement français pour répondre aux attentes urgentes des pays de la corne de l’Afrique en proie à la famine, fait « pschiiiit » et serait même inexistante. Après une visite émue dans les régions touchées par la famine, la délégation française conduite par Bruno Le Maire, avait même promis avec force détermination, la tenue d’une conférence des donateurs à Nairobi, au profit des pays victimes de la sécheresse. « Problème » dit Oxfam : « la conférence n’existe même pas ». La France ne ferait donc, selon l’ONG, que de la « gesticulation diplomatique » : « L’activité diplomatique déployée par la France ces derniers jours n’est-elle qu’un écran de fumée pour cacher la faiblesse de ses engagements financiers ? » s’interroge en subsantance Jean-Cyril Dagorn, dans le Monde du 27 juillet.
Convoquée à Rome au siège de la FAO (Organisation des Etats-Unis pour l’Alimentation et l’Agriculture), la réunion menée à l’initiative de la présidence française, a permis « seulement de faire un point régulier et technique » de la situation en Somalie (cf. article Le monde 27/7/2011) et n’a débouché que sur des déclarations de bonnes intentions et un calendrier… Ces atermoiements ont largement frustré et agacé l’ensemble des ONG qui se demandent pendant combien de temps les douze millions d’Africains victimes de la famine devront attendre (alors que chaque minute compte pour la survie d’un enfant) pour connaître l’ampleur de l’aide qui leur sera octroyée.
Pourtant l’urgence était clamée haut et fort dans la bouche de tous les orateurs, d’abord celle de Jacques Diouf de la FAO: « il faut une aide urgente internationale et massive » puis celle de Bruno Lemaire : « Notre réunion ici est une question de vie ou de mort pour des dizaines de milliers de personnes . Les représentants des gouvernements se sont relayés pour restituer au monde l’horreur qu’ils ont vue : « un spectacle insupportable pour notre conscience humaine » dira Bruno Lemaire, tandis que Josette Sheeran, responsable du PAM (Programme Alimentaire Mondial) parlera de femmes qui doivent abandonner sur le chemin de l’exil l’enfant le plus faible pour sauver le plus fort ». Cependant, lundi 25 juillet, à l’issue de la réunion sur l’évaluation globale des besoins, tout le monde éludera la question du montant des sommes à verser pour couvrir ces besoins, que ce soit Jacques Diouf ou Bruno le Maire. « Cette réunion est un coup d’épée dans l’eau, c’est très décevant », déplore Guillaume Grosso, directeur de l’ONG française One.
Jean Ziegler, membre du comité consultatif du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, dit que « le massacre de la faim se déroule dans une normalité glacée ». Où sont les responsabilités et les responsables de ces famines réccurentes : les raisons structurelles semblent devoir être à rechercher tout d’abord au niveau du dumping agricole : les pays de l’OCDE ont versé, l’an passé, quelques 345 milliards de dollars de subventions pour leurs productions et exportations agricoles, ce qui fait que sur les marchés d’Afrique les légumes européens sont vendus au tiers ou au quart du produit africain correspondant. Le sujet avait bien été évoquée par la France au G20, mais personne ne semblait être mûr pour prendre des dispositions allant à l’encontre des spéculations effrénées sur les produits agricoles. En effet, dès que des mesures de régulation des prix sont avancées, des pays comme l’Argentine, le Brésil, les Etats-Unis et la chine marquent spontanément leur désapprobation. Corollaire de cette situation : le petit lopin de terre du paysan africain ne lui laisse aucune chance de vivre. Jean Ziegler dit que « l’hypocrisie des commissaires européens est abyssale ». Autre facteur responsable des famines : la vente des terres africaines par de grands groupes financiers étrangers. Les petits paysans dépossédés de leurs biens iront, au final, grossir la cohorte des malnutris. Enfin, la dette extérieure absorbe la presque totalité des bénéfices à l’exportation de beaucoup de pays d’Afrique.
A la réunion de Rome en ce mois de juillet 2011, chacun battra consciencieusement sa coulpe : « Nous réagissons seulement quand il y a une crise » dira Jacques Diouf ; et on parlera ici ou là d’un « manque de volonté politique ».
Il y a peu pourtant, la « volonté politique » a été trouvée par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy pour le sauvetage des banques ; il s’agissait de trouver rien moins que 700 milliards de dollars pour ne pas que le navire prenne l’eau, et on a trouvé la somme ! Dans le même temps, le budget du PAM (Programme Alimentaire Mondial) tombait de 6 à 3 milliards d’euros, par défaut de paiement de cotisations des pays industrialisés.
Le visage d’un enfant marasmique fait la une des médias aujourd’hui ; demain ce sera l’indice boursier en baisse. Dans un mois il y aura une autre couverture médiatique. Les médias couvrent toutes les actualités, les images se succèdent à une cadence infernale, la tragédie succède à la tragédie, l’horreur succède à l’horreur, les choses s’accélèrent devant nos yeux qui perçoivent sans voir, devant nos oreilles qui entendent sans écouter. Comment alors prendre le temps de se poser, de réfléchir, de murir le sens des messages, de raisonner en conscience. Tout défile dans cette espèce de « normalité glacée » dont parlait Jean Ziegler, les massacres de la faim en Afrique y compris.
Joëlle Ramage